Le Livre bleu

Le Système idéologique EBR

OBJECTIF ULTIME : UN MODÈLE DE SOCIÉTÉ

En volant à travers les prochains âges, mon imagination se fixe sur les siècles futurs. En observant de là, avec admiration et étonnement, la prospérité, la splendeur, la vie que cette vaste région a reçue,  je me sens transporté et il me paraît la voir déjà dans le cœur de l’univers, en s’étendant sur ses longues côtes, entre ces océans que la nature avait séparés et que notre Patrie réunit avec de vastes canaux prolongés. Je la vois déjà servir de lien, de centre, d’emporium à la famille humaine ; je la vois déjà envier à tous les enclos de la Terre les trésors qui couvrent ses montagnes d’argent et d’or ; je la vois déjà distribuer par ses divines plantes la santé et la vie aux hommes  malheureux de l’ancien Univers. Je la vois déjà communiquer ses précieux secrets aux sages qu’ignorent à quel point la somme des lumières est supérieure à la somme des richesses que la nature a prodigué. Je la vois déjà assise sur le trône de la liberté, avec le sceptre de la Justice empoigné, couronnée de gloire, en montrant au monde ancien la majesté du monde moderne.

Bolivar, Simon
Discours devant le Congrès d’Angostura
15 février 1819

Dans la pensée bolivarienne, la vision téléologique occupe un endroit relevant, c’est-à-dire, de longue distance, dont le focus transcende le temps et se situe enfin, au sein d’un but ultime de conquérir un modèle de société distincte à celle qui existait alors. Bolivar parle des « prochains âges », « les siècles futurs ». Il joue avec le temps et place dans l’autre pôle de sa vision l’ « ancien univers », le « monde ancien ».
Voici le premier vestige d’un Projet national vénézuélien. Bolivar part d’une emphase faite sur la réalité qui l’entoure (le monde ancien) et dessine, dans un horizon lointain, l’image de la situation future ou société souhaitée : « prospérité, splendeur, emporium de la famille humaine » ; une société où règne « la liberté, la justice, la gloire, la majesté ».

Cette vision se transforme en élément philosophique commun, aussi présent dans la pensée de Rodriguez, autour duquel se forme le système idéologique et robinsonien.

Le maître illustre dans Sociétés américaines (1822) la terrible réalité régnante : Imaginons-nous en regardant, du haut, la société où nous vivons : nous ne saurons où commencer à observer. Le temps s’ira en choisissant, entre les personnages remarquables, ceux qui sont les plus remarquables, et puis,  tous sont remarquables à un moment donné, parce que tout est extériorité. Une confiance générale affecte toutes les classes—les unes ont peur des autres sans pouvoir déterminer la cause—et ce n’est rien d’autre que de l’égoïsme, né de l’ignorance qui réside chez des millions d’hommes, ceci dû à la fausse idée qu’ont de la société les quelques personnes que la chance a mis pour la  gouverner.
Comme Bolivar, Rodriguez lance aux hommes de son époque une idée claire d’un Projet national à travers duquel les sociétés arriveraient à des stades supérieurs de vie : « Le mérite des projets est dans la prévision. Où il n’y a pas de prévision, il n’y a pas de mérite »

La compatibilité de son projet avec l’idée bolivarienne est précisée par lui-même, quand il dit avec la plus ferme clarté politique transformatrice :

Napoléon voulait gouverner le genre humain, Bolivar voulait qu’il se gouverne lui-même, et moi je veux qu’ils apprennent à se gouverner.23
Dans la société future, le Maître construit—avec le concept bolivarien—l’idée politique de l’autogouvernement, situant l’apprentissage comme véhicule pour le réaliser; cela, à travers de son Projet d’éducation du peuple : « Ne nous trompons pas : sans éducation populaire, il n’y aura pas une vraie société ».

Et avec sa vision de constructeur, Rodriguez a modelé avec de grands traits les sociétés américaines et leur raison d’être : Les hommes ne sont pas en société pour se dire qu’ils ont des besoins, ni pour se conseiller sur comment les remédier, ni pour s’encourager à être patients ; mais  pour se consulter sur les moyens de satisfaire leurs désirs, parce que ne pas les satisfaire est de la souffrance.

Cependant, il va plus loin avec la projection de sa pensée ; il assigne un caractère profondément humaniste à la fin ultime de la société : Les sociétés tendent vers un mode de vie qui, diffère beaucoup de celui qu’elles ont et de celui que l’on prétend qu’elles aient. Les hommes de ces derniers temps(…) ne souhaitent avoir ni âmes, ni tuteurs, ils veulent être le maître de  leur personne, de leurs biens et de leur volonté.

Avec la même imagination téléologique de Bolivar, il préconçoit la « vaste région…assise sur le trône de la liberté, avec le sceptre (…) empoigné ». Les deux penseurs transcendent très loin du focus, beaucoup plus récent, selon lequel un projet de société doit trouver des buts « développementistes » assujettis à de simples mesures économétriques.

Bolivar et Rodriguez ont fixé l’utopie réalisable dans le domaine de la raison humaine, de la concrétisation des forces créatrices de l’homme et de sa culture: On nous verra être d’accord avec la culture des vertus et les talents qui conduisent à la gloire ; nous suivrons alors la marche majestueuse vers les grandes prospérités auxquelles est destinée l’Amérique méridionale ; les sciences et les arts qui sont nés à l’Orient, et qui ont illustré l’Europe, seront invités et voleront en Colombie libre, et ils y recevront asile. Les hommes se joignent et s’aident mutuellement ; mais, l’aide mutuelle pour se fournir des moyens d’acquisition n’est pas non plus une fin sociale.

Ce sont de projets de richesse, de prépondérance, de sagesse, d’agrandissement ; quiconque les forme et les propose, mais ce ne sont pas de projets sociaux. Illustration ! Civilisation ! Dans la pensée du Général du peuple souverain, Ezequiel Zamora, converge vers le même élément où se projette le but ultime du Système idéologique bolivarien, robinsonien et zamorain. En mai 1859, Zamora discute sur l’objectif ciblé de l’effort révolutionnaire : Vous érigerez le Gouvernement fédéral qui assure pour toujours la liberté, l’égalité et la fraternité, dogme de la République Véritable que les patriarches de votre indépendance ont proclamé.
Et vous verrez ouverte la nouvelle ère de la fédération colombienne ; c’étaient les promesses funestes de notre Libérateur, le Grand Bolivar

Malgré le rythme fulgurant de la guerre, et des innombrables tâches et activités qu’il devait accomplir comme chef militaire, Zamora ne perd pas le focus stratégique et politique de son objectif révolutionnaire de transformer radicalement la société. En juin 1859, à Barinas, il soutient: Ils ont ouvert l’ère de l’autogouvernement de ce peuple, pour qu’il dépende de soi-même, pour la direction et la gestion de ses propres intérêts ; ils ont bien mérité la patrie.

Et en concert avec Bolivar et Rodriguez, il invoque le temps comme facteur déterminant dans le mouvement libérateur des peuples :
Mais le temps qui observe le passé, voit le futur, et par sa main, passe le présent ; il les confondra dans l’abîme de l’éternité et seuls resteront dans la mémoire de la compassion, ceux qui ont été destinés à la régénération et le progrès de mon peuple pendant le mouvement destiné par Dieu.

Dans la trilogie de pensées—qui forme un tout cohérent—une composante doctrinaire parfaitement définie et homogène devient évidente ; elle signale l’objectif ultime du Système idéologique EBR : atteindre un nouveau modèle de société (participatif, solidaire, qui donne un rôle principal au peuple).

LA REVOLUTION COMME MOYEN POUR ATTEINDRE LE NOUVEAU MODÈLE DE SOCIÉTÉ

Un autre élément commun dans la structure idéologique de ces trois hommes est sa solide conviction sur la nécessité du processus révolutionnaire pour arriver aux transformations de la vieille société.
L’historiographie a été dominée par la tendance réactionnaire de peindre Bolivar comme un homme pragmatique avant de le considérer comme penseur et agent révolutionnaire. Par exemple, John Lynch le place dans le cadre du « réformisme » : En 1811, le jeune colonel soutient : « Trois cents ans de calme, ne suffisent-ils pas ? (…) Portons sans peur le pilier fondamental de la liberté sud-américaine : vaciller est nous perdre. »

La théorie politique signale deux actions qui ont conditionné tout processus révolutionnaire : le mouvement et le changement de structures.

La disposition de rompre définitivement avec les trois siècles de domination et de situer le premier pilier pour la construction du premier édifice, lève déjà une charge significative du mouvement et de l’action vers la réalisation de profondes transformations structurales.

A partir de là, il se radicalisera, conscient du processus déchaîné et immanent : Il est d’une stupidité maligne que d’attribuer aux hommes publics les vicissitudes que l’ordre des choses produit  dans les États. Sans se trouver dans la sphère des facultés d’un général, ou quand un magistrat contient, dans une instance, la turbulence, le choc, et des divergences d’opinions, le flux des passions humaines qui, agitées par le mouvement des révolutions, augmentent en raison de la force qui les résiste.

 Sa philosophie s’imprègne avec les leçons de son maître pour encadrer l’effort révolutionnaire dans la dichotomie existentielle robinsonienne « Inventons ou errons », comme formule pour dominer « L’irrésistible force de la nature»

Tout était étranger sur ce sol. Religion, lois, coutumes, aliments, vêtements, tout provenait de l’Europe ; nous ne devions rien imiter. Tels des êtres passifs, notre destin se limitait à porter docilement le frein que nos propriétaires maniaient avec violence et rigueur. Vus comme les semblables des bêtes sauvages, l’irrésistible force de la nature a uniquement été capable de nous remettre dans la sphère des hommes ; et, même si nous sommes toujours faibles en raison, nous avons déjà commencé à essayer la carrière à laquelle nous sommes prédestinés.

À partir de Kingston, en Jamaïque, il nous parle, le 6 septembre 1815, du besoin de conduire « notre révolution »  vers la transformation des structures politiques et juridiques du « système espagnol qui est en vigueur » : Finalement, incertains de notre destin futur, et menacés par l’anarchie, ceci dû à l’absence d’un gouvernement légitime, juste et libéral, nous nous précipitons dans le chaos de la révolution. Nous avons établi des autorités pour substituer celles que nous venons de retirer ; elles sont chargées de diriger le cours de notre évolution et de tirer profit de la conjoncture heureuse dans laquelle il nous a été possible de fonder un Gouvernement constitutionnel, digne du présent siècle et adapté à notre situation.

À Angostura (1819) il ratifie sa conscience du procès et son projet transformateur de structures : Un homme, et un homme comme moi ! Quelles digues pourraient s’opposer à l’élan de ces dévastations ? Au milieu de cette révolte d’angoisse, je n’ai pas été plus qu’un vil jouet de l’ouragan révolutionnaire, qui m’enlevait comme de la faible paille. D’un autre part, vos fonctions sont la création d’un corps politique et on pourrait toujours abandonner la création d’une société entière entourée de tous les inconvénients qu’une situation présente—la plus singulière et difficile, peut-être, le cri d’avertissement d’un citoyen devant la présence d’un danger déguisé ou inconnu.

Et en Bolivie (1825) il reprend son angoisse vitale dans un message d’alerte à ses contemporains : Législateurs ! Votre devoir vous appelle à résister l’affront de deux monstrueux ennemis qui se battent réciproquement, et ils s’attaqueront en même temps ; la tyrannie et l’anarchie forment un immense océan d’oppression autour d’une petite île de liberté, constamment frappée par la violence des ondes et des ouragans,  qui l’entraînent sans cesser de la submerger. Contemplez la mer que vous allez sillonner avec une fragile embarcation ; son pilote est tellement inexpérimenté.

Pour proposer tout de suite des lignes stratégiques orientées vers la métamorphose structurel, tant dans le champ juridique et politique que dans l’économique et social : On a établi des garanties les plus parfaites : la liberté civile est la véritable liberté ; les autres sont nominales ou de peu d’influence relativement aux citoyens. La sécurité sociale a été garantie, ce qui est la finalité de la société et de laquelle émanent les autres. En ce qui a trait à la propriété, elle dépend du Code civil que votre sagesse devra composer après pour le bonheur de vos citoyens. J’ai gardé intacte la Loi des lois—l’égalité— sans elle, toutes les garanties périssent, tous les droits. Nous lui devons de  faire des sacrifices. À ses  pieds j’ai mis, couverte d’humiliation, l’infâme esclavage.

Dans le modèle de pensée de Bolivar s’encadre la composante robinsonienne du Système idéologique des trois racines. En 1830, à Arequipa, le Maître vient à la défense de son étudiant, sa pensée incrustée avec le même profil révolutionnaire : L’Amérique espagnole demandait à une certaine époque deux révolutions, publique et économique. Les difficultés présentées par la première étaient grandes, et le général Bolivar les a surmontées ou il a enseigné ou motivé à autrui à les vaincre.

Obstacles qui s’opposent à celle-là sont énormes. Le général Bolivar vise à les éliminer et, quelques individus lui font résistance au nom des peuples, au lieu de l’aider.

Il n’y a pas autre voie, affirme le Maître, pour construire des républiques et  des sociétés, que de mettre en œuvre un processus révolutionnaire ample et avancé. Il a compris la révolution dans le sens large du terme et l’a laissé en suspens dans son utopie concrète :
Une révolution politique demande une révolution économique.

Si les Américains veulent que la révolution politique, le poids de ce qui a été fait et que les circonstances ont protégé, leur apporte des biens, faites une révolution économique et commencez-la dans la campagne.

Il garde dans son esprit aussi l’idée de l’architecte social. En 1850, quand Ezequiel Zamora marchait déjà sur les plaines du Venezuela en invoquant la Révolution bolivarienne trahie, le vieux Simon écrivait à Latacunga : « Commencez à ériger l’édifice social par le fondement, non par le toit, comme conseillé par la majorité : les enfants sont les pierres ».

En effet, en 1846, Ezequiel Zamora était déjà le leader de l’insurrection paysanne contre le gouvernement de Carlos Soublette et se profilait comme vrai révolutionnaire : Comme nous savons que vous défendez la même cause que nous,  que vous avez un patriotisme inébranlable et des désirs d’éloigner la patrie de la sauvage et brutale domination à laquelle elle a été soumise par les oligarques espagnoles qui, sont appuyés par le gouvernement factieux et corrompu de Soublette. C’est là que nous dirons avec fierté et bravoure : vive la liberté, vive le peuple souverain, élection populaire, horreur à l’oligarchie, terres et hommes libres.

Simon Rodriguez invoquait la révolution économique comme une nécessité pour rehausser la révolution politique dirigée par Simon Bolivar. Finalement, la première, ne débuta jamais.  Les accomplissements de la dernière furent tous cancellés par l’action des gouvernements oligarques. Ezequiel Zamora, face à la masse paysanne, a continué le processus révolutionnaire. Ses idées s’ancrent de manière directe dans le système philosophique EBR, en nourrissant avec des ingrédients sociaux l’arbre des trois racines :

Compagnons d’armes : vous avez prouvé avec votre abnégation et sublime héroïsme que seul le peuple veut son bien-être et est maître de son propre sort et que, dorénavant, le Venezuela ne sera plus le patrimoine d’aucune famille ni personne. Cela représente la plus grande récompense des victoires atteintes contre le centralisme. L’établissement du Gouvernement fédéral qui donne tous les biens qui émanent de cette magnifique institution, même si la Patrie, remplie de générosité, célèbre les bons et loyaux serviteurs.

Faisons ainsi le dernier effort qu’il puisse nécessiter de nous pour voir complétée la grande mission qu’il nous a confiée ; vous verrez ouverte la nouvelle ère de la Fédération colombienne, ce furent les dernières promesses de notre Libérateur, le Grand Bolivar.

Hugo Chavez Frias


«Inventons ou errons »